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Jeudi 2 décembre 2010 4 02 /12 /Déc /2010 18:35

L'avantage d'avoir étudié un peu l'histoire de l'Eglise, c'est qu'on peut comparer la situation présente à des situations du passé. Je propose donc de réfléchir à la question de l'homosexualité pour l'Eglise, en la pensant comme un « choc culturel », à l'image de deux autres chocs culturels : l'héliocentrisme, l'évolution des espèces. Ce que j'écris là n'est qu'indicatif : on pourrait écrire une thèse sur le sujet, plus exhaustive, plus détaillée, plus précise. Mais j'indique ce qui, à mon petit niveau, m'aide à réfléchir.

1) le choc culturel de l'homosexualité

 

La question de l'homosexualité, telle qu'elle se pose aujourd'hui dans nos sociétés occidentales et par ricochet dans l'Eglise, est récente. Pour ce qui est de la société française, je rappelle que : 

- le mot « homosexualité » apparaît en français en 1891 (d'après le Petit Robert)

- la sodomie est dépénalisée en France en 1982 (après, certes, des allées et venues)

- le PACS a été instauré en 1999.

- un certain nombre de pays occidentaux ont récemment « ouvert aux homosexuels » le mariage, l'adoption, la procréation médicalement assistée.

Il est clair que la manière de notre société d'appréhender cette question est en évolution importante, et rapide, et qu'il y a 50 ans, la société française dans son immense majorité aurait ratifié la doctrine du Catéchisme de 1992.

 

L'Eglise, elle, n'a pas beaucoup évolué. La condamnation des actes « contre-nature » est ancienne ; la reconnaissance récente (par ex. dans le Catéchisme) qu'il y a des « personnes homosexuelles » n'a conduit à aucun changement quant aux actes. L'Eglise, me semble-t-il, est retenue par deux raisons :

a) la Bible, même si elle n'engage jamais de réflexion sur la signification de l'homosexualité, ne l'évoque jamais que de manière négative. Dans le Lévitique pour condamner « celui qui couche avec un homme comme on couche avec une femme », et dans les lettres de Saint Paul. Si l'histoire de David et Jonathan nous fait penser à une relation homosexuelle, il faut bien avouer que c'est NOUS aujourd'hui qui pensons cela devant les silences du texte, et qu'il n'y a pas d'éléments matériels, objectifs, pour affirmer positivement cela.

b) dans les manières contemporaines de penser et de vivre l'homosexualité, certaines choses sont inacceptables pour l'Eglise. Dans leur ministère de réconciliation et d'accompagnement, les prêtres entendent beaucoup de récits d'hommes déchirés par leurs attraits homosexuels, et conduits à des actes qui les désespèrent. Les séminaires et les internats, depuis qu'ils existent, sont le lieu « d'amitiés particulières » vécues de manières furtives, souvent manipulatrices, incapables d'évoluer vers des relations justes. De plus, l'Eglise craint ce qui dissocierait définitivement la sexualité de la reproduction : pour elle, l'amour fécond d'un homme et d'une femme, unis par le sacrement du mariage, est une image forte de la vie trinitaire, du Dieu Trinité et Créateur qui donne au couple d'être lui-même relation et don de la vie. Mettre sur le même plan couple homosexuel et couple hétérosexuel est inacceptable pour l'Eglise. Et les appuis bibliques pour cette conception du mariage sont nombreux.

 

Si on présente les deux positions de cette manière, la réconciliation semble impossible. Et la violence de certaines déclarations, de certaines revendications, d'un côté comme de l'autre, appuie cette impossibilité.

 

2) deux autres chocs culturels : Galilée, Darwin

 

Pourtant, l'Eglise a traversé d'autres chocs culturels, et en sont sorties des synthèses inespérées au moment du choc.

Galilée (XVIIème siècle)

Que la Terre tourne autour du soleil, plutôt que l'inverse, cela nous paraît aujourd'hui sans importance pour la foi, et personne ne remet en doute la révolution copernicienne.

Sur le moment, pourtant, il n'en était pas ainsi.

Les observations astronomiques de l'époque étaient bien modestes : on n'avait pas de satellite capable de s'écarter de la Terre pour observer, à distance, le mouvement de la Terre autour du soleil. Quelques scientifiques, par leurs observations et leurs calculs, pouvaient bien avancer la thèse de l'héliocentrisme, elle n'apparaissait pourtant pas comme évidente.

La théologie, par contre, réfutait cela au nom de la Bible. Car la Bible affirme clairement l'inverse : dans la Genèse (Dieu place le soleil au firmament du ciel pour éclairer la terre) et dans Josué (ch. 10, Josué fait s'arrêter le soleil dans sa course). Affirmer l'héliocentrisme, c'est non seulement contredire ces passages bibliques, mais c'est aussi remettre en cause un édifice intellectuel : dans la cosmologie médiévale, tout est ordonné, tout fait symbole. L'organisation du cosmos est en relation avec l'organisation de la société et de l'Eglise. Inverser le rapport de la terre et du soleil, c'est faire sombrer dans l'anarchie et la barbarie les sociétés humaines.

 

Maintenant que cette crise est résolue, et que l'héliocentrisme est accepté, ce n'est pas pour autant que l'Eglise a renoncé à la Bible, qu'elle en a expurgé quelques versets. Mais dans une nouvelle compréhension du monde, elle reçoit toujours – et mieux – la Bible comme la parole de Dieu, cette vérité qui fait vivre.

 

Darwin (XIXème siècle)

A force d'analyser toutes les découvertes des fossiles anciens, Darwin vient à proposer sa théorie de l'origine des espèces en 1859. Là aussi, rien n'est si évident que ça : nous n'étions pas là il y a un million d'années, et aucun de nous n'a jamais vu un singe devenir un homme !

L'Eglise réagit fortement : la théorie de l'évolution va clairement contre ce qu'affirme la Genèse, où Dieu crée les espèces une par une, chaque espèce étant immuable. Viendra aussi le « polygénisme » : il y aurait pu avoir plusieurs « premiers hommes », et pas seulement le couple Adam et Eve. Du coup, la théorie du péché originel s'effondre : comment un premier péché se serait-il transmis à toute l'humanité à partir du couple originel, s'il n'y avait pas eu de premier couple ? Et même le salut apporté par le Christ semble en prendre un coup : Saint Paul n'affirmait-il pas que « de même en effet que tous meurent en Adam, ainsi tous revivront dans le Christ » (1Co 15, 22).

Ce qui semble remis en cause, ce n'est pas quelques versets bibliques. C'est la compréhension chrétienne du sens de l'existence : cette aventure intérieure, partagée entre plusieurs forces, certaines nous conduisant à la vie et d'autres à la mort, dans laquelle Dieu vient en se faisant homme, pour apporter le salut.

 

Pourtant, la crise est aujourd'hui résolue. Jean-Paul II l'a affirmé : « de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse » (discours devant l'Académie Pontificale des Sciences, 22 oct. 1996). Remise en cause par la science, la théologie s'est affinée ; elle est parvenue à une compréhension de la création, de l'existence humaine, du salut et du péché, qui ne s'identifient pas immédiatement avec la biologie. Et l'Eglise lit toujours la Bible, sans retirer ces versets, en en découvrant leur véritable sens. Car, comme affirme Vatican II, 

« Pour découvrir l’intention des hagiographes, on doit, entre autres choses, considérer aussi les genres littéraires. Car c’est de façon bien différente que la vérité se propose et s’exprime en des textes diversement historiques, ou prophétiques, ou poétiques, ou même en d’autres genres d’expression. » (Dei Verbum, 12) La vérité de la Bible n'a pas disparu, mais au contraire on comprend mieux son « type de vérité. »

 

3) Le choc

 

Aujourd'hui, une conception positive de l'homosexualité semble en contradiction avec la tradition de l'Eglise et ses Ecritures. Pourtant, il me semble que l'Eglise n'a pas encore digéré les nouveaux apports scientifiques concernant l'homosexualité. Je cite deux auteurs : Sigmund Freud, Michel Foucault.

 

Je n'ai pas lu, je l'avoue, l'Histoire de la sexualité de Michel Foucault. Mais quelques citations trouvées ici ou là sont passionnantes. Foucault explique que jusqu'au XIXème siècle, on ne pense jamais l'homosexualité. On pense seulement à des actes, qui sont réprimés plus ou moins fortement. La doctrine thomiste, reprenant Aristote, dispense parfois ces actes de la culpabilité : on peut en avoir pris l'habitude. Mais c'est la pensée du XIXème siècle qui se centre non plus sur les actes, mais sur les personnes : on invente alors les mots d'homosexuel, d'homosexualité, pour désigner une personne qui s'engage dans des actes « contre-nature ». La « nature » n'étant pas d'abord dans le contenu des actes (en clair : vagin ou anus) mais dans le « style » sexuel lié au sexe : la nature de l'homme est de pénétrer, la nature de la femme est d'être pénétrée.

(extrait ici : link)

Mais Freud apporte une nouveauté considérable : par l'écoute de ses patients, il découvre que ces actes ont une raison profonde : il y a une construction psychique qui dépasse largement le concept médiéval d' « habitude », qui fait que certains sont attirés par ceux de leur sexe. Il faudrait détailler longuement, pour rappeler surtout que Freud ne doit pas être caricaturé, simplifié, comme c'est trop souvent le cas par des déclarations du genre : « les psychanalystes savent bien que tous les homosexuels ont été bloqué à une étape de leur développement psychique ». Freud ce n'est pas une « vulgate ». C'est une pratique d'une écoute thérapeuthique, qui s'est aussi développée par la suite, et les psychanalystes d'aujourd'hui ont des positions assez souples en ce qui concerne l'homosexualité et la possibilité d'y vivre une rencontre de l'altérité (par ex. l'article de Jacques Arènes, psychanalyste chrétien, dans « Les chrétiens et l'homosexualité, l'enquête », de Claire Lesegretain).

 

La nouveauté, que l'Eglise à mon avis n'a pas encore intégré dans sa pensée, c'est que certaines personnes sont (pour simplifier) homosexuelles. Ces personnes ne s'engagent pas dans des rapports homosexuels pour le plaisr d'aller contre la nature, mais parce que c'est de cette manière que leur construction psychique gère le désir amoureux et sexuel. De plus, certains témoignages indiquent que ces rapports amoureux se vivent parfois dans la tendresse, le respect, la fidélité : l'homosexualité ne se réduit pas aux backrooms.

 

4) pistes

 

Entre certaines revendications (« mariage », « adoption », « procréation assistée »), certaines manières de vivre l'homosexualité (les backrooms) et la doctrine actuelle de l'Eglise, il y a de l'espace pour inventer autre chose.

 

Cela nécessite une étude biblique précise : les quelques condamnations des actes homosexuels sont-ils centraux dans ces passages de la Bible, ou bien est-ce que les discours bibliques ne font que reprendre des évidences de l'époque dans des textes qui traitent d'autre chose (de Dieu, du péché en général...) ? Je suis certain de la deuxième position, et je crois qu'aucun bibliste ne me contredira. Cette remise en question de quelques passages bibliques me semble, d'ailleurs, beaucoup plus facile que les remises en question venues de Galilée et de Darwin.

 

Cela nécessite une réflexion globale sur la sexualité : des actes sexuels qui, par nature, sont inféconds, peuvent-ils avoir une valeur positive ? On voit bien qu'on touche là l'encyclique Humanae Vitae... mais l'étude de l'histoire de cette encyclique est passionnante : car le « rapport majoritaire » (qui, en gros, autorisait la pilule) avait été largement accepté par la comission préparatoire (qui rassemblait des couples, des médecins, et des théologiens moralistes), puis par les évêques chargés de relire le texte, puis par les cardinaux chargés de présenter le texte au Pape. On ne peut que regretter que le jeune cardinal Wojtyla, qui faisait partie de la comission, ait refusé d'assister aux débats. S'il l'avait fait, aurait-il pris sa place dans le petit groupe (largement constitué de membres de la Curie vexés d'avoir vus leurs « schémas » mis à la poubelle par les évêques au Concile) de ceux qui ont convaincu le Pape de rejeter ce texte avant même de l'avoir lu ? Toucher à Humanae Vitae, toucher au Pape Wojtyla, on n'y est pas prêt. Pourtant, ce qui est en jeu ici est beaucoup moins fort que ce que touchaient Galilée et Darwin.

 

Cela nécessite aussi de faire, une fois pour toutes, quelques deuils difficiles :

- quand on est homo, on n'est pas hétéro. Ce qu'on vit n'a pas à chercher à reproduire mimétiquement la vie des hétéros. Si un jour l'Eglise proposait un rituel officiel pour bénir un couple homo pacsé (ce qui se fait discrètement ici ou là), ce rituel ne sera jamais le rituel du mariage. Et la fécondité de ce couple, quels que soient les artifices mis en place par la médecine ou les lois sur l'adoption, ne sera jamais celle des hétéros qui font des enfants « les yeux dans les yeux ».

- autant la Bible bénit le mariage, autant on s'avance dans l'inconnu avec l'homosexualité. Mais l'inconnu, s'il est habité par l'Esprit-Saint, est parfois fidélité à l'Evangile.

 

Pour ce temps d'incertitude, en plein dans le choc culturel, une attitude s'impose : c'est vivre de la Parole de Dieu. C'est l'écoute intérieure de l'Esprit en nous qui nous conduira aux attitudes justes, aux choix justes, à une vie juste. C'est de la nouveauté de l'Esprit, de cette nouveauté qui nous apprend à être fidèles aujourd'hui à la Révélation de Jésus-Christ, que jaillira une synthèse qui est, pour l'instant, bien obscure.

L'Eglise en a vu d'autres, de ces chocs culturels, et bien plus difficiles. Et elle s'en est sortie magnifiquement, avec un attachement plus fort à la Bible, une théologie plus vraie, une Eglise davantage signe de salut pour l'humanité.

Par Père Jonathan - Publié dans : Eglise - Communauté : Chrétiens et heureux de croire
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