Lettre à Emmanuel (Ainsi soient-ils sur Arte)

Publié le par Père Jonathan

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Cher Emmanuel,

 

je t'ai vu, l'autre soir, sur Arte, dans la série "Ainsi soient-ils"... toi, le séminariste qui, pendant la célébration de la Réconciliation, a confessé avoir payé un homme pour coucher avec lui. C'était à Carthage... Et je t'ai vu, la semaine suivante, combattre contre tes attirances envers un autre séminariste, jusqu'à ce moment où vous vous êtes embrassés... Ca m'a donné envie de t'écrire...

 

De t'écrire, d'abord, pour te dire que "Ainsi soient-ils", c'est une fiction, et souvent un peu à côté de la réalité. Le pauvre prêtre à qui tu te confesses, dans le film, il est nul ! Aucun prêtre, quand il t'entend raconter des choses qui te pèsent, ne "saute" directement à l'absolution, sans d'abord te parler, t'aider à retrouver le chemin de la prière, de la confiance... Tu lui redis, quelques jours plus tard, des scrupules et des obsessions qui te restent, et ce prêtre reste à te réaffirmer l'efficacité du sacrement, sans t'écouter, sans t'aider... Certes, on ne tombe pas toujours sur un prêtre parfait, certes, on peut s'entendre dire des horreurs, mais d'habitude, le confesseur te parlera ! Et puis au séminaire, on fait souvent des retraites ailleurs, dans un monastère par exemple. Et là, il y a souvent des confesseurs géniaux. Il y a des vieux moines, qui connaissent la vie, qui se connaissent eux-mêmes avec humilité, et qui ont une écoute formidable... Comme en plus on est sûr de ne jamais les revoir quand on rentre au séminaire, c'est l'idéal !

 

Et autre trait de fiction : on dirait que tu n'as pas internet ! Car dans la vie réelle, le séminariste se confesse d'abord à Google, pas à un prêtre ! Si, si, je t'assure ! L'hébergeur de mon blog me transmet des statistiques, avec les mots-clefs que les gens ont tapé dans Google pour arriver chez moi (sans autre élément identifiant, rassure-toi !)... Et bien il y a très souvent des gens qui ont tapé "séminariste gay" ou "séminairiste homosexuel", et qui ont visité mon blog. Qu'est-ce qu'ils ont voulu dire, ces visiteurs, en accolant ces deux mots ? "séminariste" et "gay" ? Ils ne tapent que ça. Ils n'ajoutent pas "est-ce que je suis", "est-ce que ça existe", "je suis évêque et je veux savoir si j'ai dans mon séminaire..." Non, juste ces deux mots. Sans doute qu'ils ne savent pas exactement eux-mêmes ce qu'ils cherchent. Personne ne peut le savoir à leur place, mais j'espère que ce qu'ils découvrent sur mon blog les aide un peu !

 

Je voudrais aussi te dire que j'ai un peu peur pour toi (mais pas seulement, lis jusqu'à la fin !) Peur, parce que tu n'es pas, au séminaire, dans le cadre le plus friendly qui soit pour découvrir, nommer, assumer, apprécier, cette question qui t'habite : "Google séminariste gay"... Parce que tu vas entendre à table, dans les couloirs, dans les homélies, parfois dans la direction spirituelle, des discours d'une homophobie proprement délirante. Parce que tu ne verras pas, autour de toi, de modèles positifs d'homosexuels auxquels tu pourras t'identifier. Peur aussi, parce que les textes officiels de l'Eglise disent des choses de toi dans lesquelles tu ne te retrouveras pas. Peur, enfin, parce que tu découvres à 25 ans une force longtemps cachée et retenue en toi, et qu'en ouvrant le barrage elle risque de débouler un peu violemment. Tu vas tomber amoureux, ça va pas être toujours simple... Tes confrères séminaristes hétéros ont eu le temps, depuis leurs 14 ans, de découvrir et d'assumer plus tranquillement leurs désirs sexuels.

 

Mais je voudrais surtout te dire qu'il n'y a rien dans ta vie qui s'oppose à ce que tu sois, finalement, prêtre, un bon prêtre, "un saint prêtre", même. Voilà que tu découvres que tu n'es pas maître de toi-même: c'est ça être un homme ! Que tu es habité par des choses qui te dépassent : tant mieux, ça laissera de la place à Dieu en toi ! Que tu devras jouer entre la fidélité au Christ et la fidélité aux lois de l'Eglise : tant mieux, Saint Paul a écrit des pages là-dessus, et ça t'aidera à guider les divorcés-remariés ! Tu portes un secret en toi que tu ne pourras pas proclamer publiquement (au moins dans les années qui viennent) : tant mieux, ça t'aidera à accueillir et à guider ceux qui ont honte de leur vie et de leurs misères. Et puis, oh là là, tu as commis des péchés ? Ca tombe bien : le Christ est venu non pour les bien portants, mais pour les pécheurs. Tes talents ont peu d'importance : être chrétien, c'est accueillir le pardon. 

 

Allez, bonne route, Emmanuel... La vie est belle, tu verras ! Et comme disent les américains, "It gets better !"

 

+ Jonathan (qui n'est jamais allé à Carthage, mais qui contrairement aux personnages d'Ainsi soient-ils, a été au séminaire !)

 

P.S. : au fait, Emmanuel, soyons concrets : à Carthage, avec ce mec que tu as payé pour baiser, tu t'es protégé ? Sinon va voir un médecin sans traîner, il te dira quels examens tu dois faire. Ou bien il y a des centres de dépistage anonymes.

P.S. 2 : si jamais tu visites mon site depuis un ordinateur communautaire du séminaire, n'oublie pas d'effacer l'historique ensuite !

Publié dans Cinéma

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David 13/11/2012 16:48

Bravo Père Jonathan pour : 1) la vision pragmatique et saine de l'homosexualité; 2) l'émotion et la beauté que votre message véhiculent. Surtout cette phrase : "Voilà que tu découvres que tu n'es
pas maître de toi-même: c'est ça être un homme ! Que tu es habité par des choses qui te dépassent : tant mieux, ça laissera de la place..." qui a suscité en moi des larmes d'émotion. Cela m'a
rappelé le "Si" de Rudyard Kipling. L'homophobie de l'Eglise a terrassé des vies des laïcs, par son empreinte sociale. Vous êtes l'espoir. Bravo !

Père Jonathan 15/11/2012 16:06



Merci David !



Jean-Christian Hervé 06/11/2012 23:09

@Matéo, tu as raison, faire "le choix d'être bien avec les autres" est sans aucun doute un choix "aimant" de son prochain et donc un bon choix...
...je soufflerai encore un peu sur les braises...
Le Seigneur soit avec toi!
J-C.H

mateo 05/11/2012 22:45

@JCH merci pour vos messages, ils me touchent vraiment ; je pense avoir fait le bon choix, si j'étais resté dans l'Eglise et devenu prêtre; je serais devenu frustré, névrosé, aigri et je n'aurais
sans doute pas respecté mes engagements, mieux vaut un homo mécréant mais épanoui qu'un prêtre aigri qui trahit son engagement, on ne peut pas être bien avec les autres si on ne l'est pas d'abord
avec soi-même ;-)

Jean-Christian Hervé 05/11/2012 22:27

Oui, mais maintenant tu en es capable, là où tu es, car tu sais que tu n'es pas seul.
Que la Paix soit avec toi.
J-C H

mateo 04/11/2012 12:14

Votre témoignage m'a beaucoup touché, je ne sais pas comment vous faites pour vivre cette situation. J'en aurais été incapable. Recevez toute mon amitié.