Mes amis ont manifesté dimanche...
C'est un étrange privilège d'être prêtre, gay, et dans le placard : je me retrouve avec plein d'amis qui ont manifesté le 14 janvier contre le projet de loi sur le "mariage pour tous", et qui me le racontent avec enthousiasme. C'est l'occasion d'entendre les motivations de tous ces manifestants, qui ne sont pas tous ni "humoriste cathodique" ni "homosexuel pro-magistère", mais simplement de braves chrétiens du terrain.
Je dois le reconnaître, même si ça me casse les pieds : beaucoup sont des chrétiens honnêtes et pacifiques, pas spécialement en rupture avec la modernité, pas du tout tendance Civitas ni FSSPX, et qui se sentent en toute bonne foi agressés avec violence par ce projet de loi, et par la violence de certaines prises de position en faveur du projet gouvernemental. Certains sont des prêtres ouverts, enfants de Vatican II, bien formés, pas crispés, sans rien de traditionnalisme. Comment cela est-il possible ?
L'homosexualité a cela d'étrange qu'elle est une différence invisible. S'il y a bien sûr quelques clichés sur l'homosexualité, si certains y ressemblent vraiment, et si certains chars de la Gay-Pride jouent là-dessus, pourtant, beaucoup de gays et de lesbiennes sont invisibles. Normaux. Banals. Et on peut vivre sans les voir. On peut, si l'on est convaincu qu'être homo c'est être "bizarre" (c'est pour cela qu'on dit "queer" en anglais), ne jamais leur mettre cette étiquette, puisqu'ils sont normaux.
L'homosexualité a cela d'étrange que ceux qui ont, un jour, pris conscience d'en être, sont passés par le doute, la fragilité, l'hésitation... bref le contraire de la proclamation, de l'affirmation de soi. Il suffit alors de vivre dans un milieu où, sans méchanceté, sans y penser, on entend ses amis glisser une remarque dévalorisante pour les homos, pour savoir qu'on ne doit rien dire.
Et pour laisser ces amis, en toute bonne foi, sans être plus homophobes que d'avoir repris quelques bons mots qui passent par tout, vivre comme si l'homosexualité n'existait pas. Ou comme si elle n'existait que chez quelques fous parisiens.
Oui, ces braves amis, ces bons cathos, ils font peser une chape de silence, de tabou, terrible sur ceux qui en sont victimes, et pourtant ils le font sans s'en rendre compte. La plupart sont convaincus de ne pas être homophobes ; ils sont convaincus qu'ils accueilleraient bien le coming-out d'un des leurs. Mais voilà, ce n'est pas à eux d'en juger... et par trois petits mots de temps en temps, qui ne veulent apparemment rien dire, ils entretiennent ce silence qui, à nous homos, nous a tellement fait mal, et peur.
Celui qui prend la parole pour se dire homo se doit alors de briser le silence. Il doit trouver des mots qu'il n'a appris ni dans sa famille, ni dans sa paroisse, ni dans son école catholique. Il doit parler un jour après s'être tu longtemps. Comment s'étonner qu'il y ait, à ce moment-là, une part de violence, de rupture, qui semble venir attaquer le silence doux de ceux qui, sans le savoir, entretiennent l'homophobie ? Comment s'étonner qu'ils vivent cela comme une agression et qu'ils ne se sentent victimes ?... alors que ce sont eux les coupables ?
Il suffit de regarder tous ceux qui, maintenant que le gouvernement propose le "mariage pour tous", proposent d'autres projets : union civile, statut de beau-parent, etc... Ces propositions sont, d'un certain côté, magnifiques, et peut-être plus justes et plus subtiles que le projet du gouvernement. Mais il fallait les faire avant ! Pourquoi ont-ils attendu ? Pourquoi, s'ils sont en faveur de la justice et de la vérité, ne se sont-ils pas rendus compte plus tôt qu'il y avait un problème que l'Eglise et la société devaient résoudre ? Ils se réveillent bien tard.
En lisant l'évangile, je les trouve semblables à "ceux de gauche" dans l'évangile selon St Matthieu, ch. 25, v.31 et suivants : en toute bonne foi, ils demandent "Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou prisonnier, et de ne te point secourir ?" Ils n'ont rien vu de l'injustice qu'ils ont entretenu.
Reste, pour nous, à ne pas nous laisser prendre par la violence ni par les logiques binaires ou les polémiques.
Reste, pour nous, à vivre, en chrétiens, en homos, à la suite du Christ, cherchant la justice et la vérité, étant hommes et femmes de paix au milieu des conflits de ce monde.
Reste, pour nous, à aimer nos ennemis, à l'image de notre Père qui fait pleuvoir sur les justes et sur les méchants.